L'importante rivista francese La Presse littéraire, di Laffont éditeur, ha aperto un dibattito settimanale on-line, con un intervento programmatico di Giovanni Dotoli, dal titolo Pourquoi la littérature? E' possibile consultarlo all'indirizzo www.vebret.com, cliccando poi su Tribunes.

Si riporta in ogni caso il testo di seguito.

 

La littérature dit le Verbe de la Vérité

par Giovanni Dotoli

Né en 1942 à Volturino (Italie), il est professeur de Langue et Littérature Françaises à l'Université de Bari. Spécialiste du XVIIe siècle, de la seconde moitié du XIXe, des avant-gardes du début du XXe, de la francophonie canadienne et méditerranéenne et de la poésie de notre époque, il est l'auteur d'une centaine de volumes et de quelque quatre cent articles et essais publiés en Italie, en France et en d'autres pays. Entre autres spécialiste de Léon Bloy, il est l'auteur d'une centaine de volumes et de presque quatre cents articles et essais publiés en Italie, en France et en d'autres pays. Il dirige plusieurs collections et revues, et a obtenu le Grand Prix de l'Académie Française en 2000 pour le rayonnement de la langue et de la littérature françaises. Il est poète de langue italienne et de langue française. Dernier ouvrage paru, un recueil de poèmes, Espérance aux Éditions Lanore.

Je ne me suis jamais posé cette question d’une façon nette. Au fond, j’écris parce que j’écris, parce que je suis, parce que je crois, parce que mon enthousiasme pour la vie est infini.
Roland Barthes se pose cette même question, mais sur un plan matériel, selon l’acte manuel de l’écriture. Grâce à La presse Littéraire, et à son animateur, Joseph Vebret, je peux me poser sur un plan substantiel.
Non, écrire ce n’est pas accomplir un assemblage de mots, ni procéder sur la route de l’imagination tout court. C’est beaucoup plus complexe. C’est un acte de la vie, un voyage à l’inconnu. Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé ont tout compris : la littérature est la recherche de l’au-delà, le voyage vers l’outre sens et l’outre-lumière, le mot pointu sur la ligne qui dépasse toujours l’horizon, entre lumière et ciel, entre eau et azur.
Ainsi mon livre, notre livre, sera-t-il le livre du monde et du soleil, de la terre et de l’univers.
L’écrivain voyage toujours dans le vide et vers le vide. Mais ce n’est pas un vide en absence de sens.
C’est un vide peuplé de silence, de substance, de jour.
La littérature dit le Verbe de la Vérité. Mais, me répondra-t-on, comme le fait Heidegger, « À quoi bon ? », « Wozu ? ». Je réponds à la manière de Gide, pour penser, pour parler, pour être, pour répondre à ma douleur, à ma souffrance, qui est une étincelle de la souffrance du monde.
Les mots sont toujours les mêmes, et parfois j’ai une peine flaubertienne, pour éviter une chaîne de similarités. Mais qu’importe, il faut que la littérature soit la biographie du monde, qu’elle en dise tout secret, par transgression, sur la ligne du futur.

*

« Pourquoi la littérature ? ».
Une question apparemment banale devient la question centrale de notre existence. Kafka ne dit-il pas que l’on fait de la littérature « pour mettre quelque chose à l’abri de la mort » ?
Faire de la littérature c’est donc répondre à un besoin ancestral de l’homme, comme celui de voler et de ne jamais mourir.
L’homme veut répondre à la finitude, au passage, au vieillissement de tout acte et de tout objet.
On me dira que c’est comme si nous demandions à un cerisier pourquoi il donne des cerises, d’après une observation de Lobo Antunes.
Faire de la littérature c’est créer, projeter, avoir le sens de l’inédit, du non-dit, répondre à des exigences profondes, très profondes de son moi et de son corps.
C’est un principe de vie, un principe-clef.
Pessoa a bien raison : « La littérature, comme toute autre forme d’art, est l’aveu que la vie ne suffit pas. »
Elle est donc encore une fois le dépassement de la ligne de l’infini, le regard sur le champ de l’inédit, par des formes dites et redites, consumées et réduites, comme les notes d’une symphonie toujours nouvelle, qui réussit à nous procurer la joie d’une partition de Mozart ou de Stravinsky.
Rimbaud ne cherche-t-il pas de l’or ? Oui, en écrivain, comme lui, je cherche de l’or, l’or du sens et l’or de la vie. André Breton ne dit-il pas, sur sa tombe, donc sur le lieu le plus important de notre vie, « Je cherche l’or du temps » ?
Se donner à la littérature c’est aller, c’est partir au labyrinthe du ciel, c’est se situer, c’est respirer, c’est répondre à un manque, c’est chercher à combler une absence.
Nous écrivons, j’écris constamment un livre qui n’existe pas, ou qui manque de quelque chose, ou dont nous ne connaissons pas la suite.
La littérature est un livre toujours ouvert et ferme, qui ne finira jamais, qui ne pourra pas finir. Ce serait sa mort.
C’est un voyage à l’envers, de la vie vécue en arrière, vers l’enfance, vers l’origine, vers la pureté.
Et si chaque voyage d’écriture se révèle une déception, nous sommes toujours là pour recommencer, pour repartir.
L’important c’est de partir, tous les jours, à tout instant : nulla dies sine linea, chaque jour avec des mots, aucun jour sans mots, disent les Latins. Qu’ils ont raison ! Y a-t-il des jours de l’homme sans le désir de vivre et de voir ?

*

J’écris, je fais de la littérature pour ne pas oublier, pour vivre avec Orphée, pour retrouver le sens de la nostalgie du perdu, pour couvrir le blanc de la route qui me sépare de l’Un.
Mais ce n’est pas simplement un écran. Ce serait trop facile et trop réductif. C’est une prise de conscience, c’est un dialogue avec le monde et avec mes frères, hommes et femmes, humbles et malades, enfants et vieux, riches et surtout pauvres.
Et je me fais au jour le jour, sur cette route de l’accueil et du dialogue, en proclamant mon indépendance, au rythme de mon être, qui se lie à celui de tout être.
Nous faisons de la littérature pour être libres, pour vivre poétiquement ce monde, pour dialoguer avec les hommes et avec les oiseaux, avec l’herbe et avec la lune, avec le soleil et avec les nuages, avec les arbres et avec l’eau, avec la mort et avec la vie.
Nous rompons nos amarres de l’écriture pour suivre la ligne du Temps, ce temps contre lequel lutte si douloureusement Baudelaire, qui nous ronge et qui nous fascine, et qui fait exploser la disponibilité de notre esprit.
N’est-ce pas un acte de liberté, le plus grand acte de liberté ? La littérature est notre sang, notre secret, notre origine, notre abîme et notre ouverture sur le ciel.
En faisant de la littérature je respire, je réponds à l’impossible, je nomme l’innommable, pour le renommer une seconde après, dans une chaîne inépuisable.
Je réponds à la mer et à l’infini qui me tue. Et tout se fait inattendu, lieu, trace d’un pays perdu et retrouvé.
Descends-je à l’enfer ou suis-je sur le chemin du ciel ? Les deux ?
Je pars de l’enfer pour aller au ciel. Je constate la mort pour dire et pour vivre la vie. C’est un acte de dénudation du chemin. Je crée et je fais l’amour avec la lumière, en ce monde qui ne vit que de matière. Je lis et je me lie de l’intérieur, du moi et des choses.
Je vais à la recherche du lieu du sommeil, de ce qui dort. J’essaie de réveiller un peuple dormant, et sa langue pure, étrange, nouvelle, pleine de neige, illunée comme la nuit de la naissance du monde.

*

En ce monde de silence perdu, il neige, dans un enchantement solennel, et je me sens un ange bleu, comme les anges de Chagall.
C’est la direction de la vie, c’est la direction de la poésie et de la littérature, de la langue et de la libération, de l’abîme de l’être qui est l’abîme de la vérité.
N’est-ce pas la route de la Beauté ? François Cheng ne vient-il pas d’écrire Cinq méditations sur la beauté ? Ne dit-il pas que « Ce qui est en jeu n’est rien de moins que la vérité de la destinée humaine, une destinée qui implique les données fondamentales de notre liberté » ?
La littérature est un foudroiement de beauté, avec son silence enchanteur, qui déploie mes ailes et celles de tous mes frères d’écriture.
Je fais de la littérature pour être dans le lieu de la Parole, celle du monde et celle de Dieu, et pour vivre avec Villon, Rutebeuf, Chénier, Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Apollinaire, Char, Stétié, Bonnefoy.
En faisant de la littérature j’habite, je dis, je parle, j’existe, je lutte contre tout pessimisme et toute dépression, j’éclaire le chemin de la mémoire, de ma vie et des choses.
La littérature comble un creux. Elle se souvient, elle transforme en acte poétique notre expérience la plus banale.
En poésie ou en prose ? C’est une question que nous ne devons pas nous poser. Nous écrivons, nous faisons de la littérature, et c’est tout.
Je fais de la littérature pour regarder dans le miroir de la vie, pour le polir tout le temps, afin que mon – notre – image soit claire, de plus en plus claire, comme le fond de mon cœur.
La littérature est un voyage au rêve. Et ce n’est pas du narcissisme. Non, la littérature investit toute sa force pour donner et redonner le sens de la langue, celle de Babel et de notre solitude quotidienne.
Ce n’est pas un engagement d’ordre précis, politique, c’est une réponse à la vie d’enfant qui parle en nous. C’est la voix d’un oiseau à l’aube, au bord de la mer.
Et je m’étonne, quand on parle d’échec de la littérature. Ce serait dire échec de l’homme, à jamais.
La littérature est notre force, notre dernier refuge, notre salut, notre impossible réalisé.
La littérature est une réponse au chaos de l’histoire, à la recherche du chaos initial, le seul qu’elle aime.
La littérature est une étincelle.
La littérature est une illumination de la route.
La littérature est notre souffle divin.
Tant que l’homme écrit de la littérature, il y a une espérance, jusqu’au dernier jour.


 
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